Et danser sous la pluie

Et danser sous la pluie a été écrit dans le cadre du Tremplin pour l’Utopie 2015 des Indés de l’Imaginaire. Le texte n’ayant pas été retenu, je vous le livre ici sous licence creative commons en vous souhaitant une bonne lecture.


La télévision égrène les noms des disparus — guerres, famines, pollutions, indifférence. La succession d’images d’archives s’achève sur un feu d’artifice dans le ciel de Paris, accompagné d’un dix ans en incrustation dorée aussi ringard que kitch. Jean-Pierre détestera en entendre parler lundi matin. Ces fossiles vivants de conseillers marketing ont voulu trop en faire. Nous en rigolerons tous autour de la machine à café, le patron compris. Le cirque, pourtant, recommencera l’année prochaine. Certaines choses ne changent pas. La satisfaction de couper la chique au poste pour profiter de la fête, non plus. Travailler pour la petite lucarne ne signifie pas que je passe ma journée à la regarder.

Un silence de caveau règne dans le couloir. Mes voisins sont encore endormis ou tous sortis. Ce n’est pas plus mal. Je ne crache jamais sur quelques minutes supplémentaires de calme avant de m’exposer aux gens.

Un mélange d’appréhension et de joie pure ruisselle de l’ascenseur que j’espérais vide. Les portes s’ouvrent sur un papy d’âge vénérable en plein biberonnage d’une bouteille d’eau.

— Mademoiselle Rousseau ! s’exclame-t-il.

Le manuel de la parfaite voisine voudrait que je le salue à mon tour. Le manuel de la parfaite voisine n’a jamais entendu parler des gens qui n’ont ni la mémoire des noms ni celle des visages. Le nez, les yeux plissés à m’en faire mal, je reste dans l’embrasure de la cabine.

Une vague de déception, puis d’indulgence pulse dans l’espace réduit en réponse à ma propre détresse.

— Ne vous en faites pas, ma petite. La mémoire, ça va, ça vient. Vous descendez ?

J’acquiesce en me glissant aux côtés du vieil homme. Presque aussitôt, il me tend la bouteille, le regard plein d’une question. Aujourd’hui, on propose de l’eau comme on offre une taffe. Le geste est chargé de la même révérence. Quant aux effets secondaires…

La tête en arrière, j’essaie de « les » imaginer dégringolant depuis l’œsophage jusqu’à l’estomac où ils se fixeront peut-être, ou peut-être pas, sur les neurones disponibles. Je les figure se mettre au travail sur le cerveau entérite, le modifiant, envoyant les nouveaux réglages en direction de ma boîte crânienne. Je les visualise en train de me changer.

L’ancêtre accepte ma reconnaissance muette lorsque je lui rends sa bouteille. Nous nous séparons sous le préau sans avoir échangé un mot de plus. Je réalise trop tard que je ne connais toujours pas son nom.

Pendant la nuit, le centre-ville s’est transformé en discothèque à ciel ouvert. Écrans géants, projecteurs et partout la musique, l’image d’une miss météo en douze mètres sur six diffusant des bulletins la voix à peine audible par-dessus les basses..

— Aujourd’hui, nous sommes gâtés puisque des averses sont prévues sur toute la France jusqu’à la mi-journée. Le soleil reviendra dans l’après-midi pour nous permettre de profiter de cet anniversaire exceptionnel.

En guise d’averse, une pluie fine chatouille un certain nombre de danseurs. Les vieux réflexes de l’Avant reprennent le dessus un instant. Souvenirs de transports bondés, de mains baladeuses et de remarques grasses murmurées par des voix rauques. Tu es un morceau de viande. Et par-dessus tout le reste, les inquiétudes de l’introverti, de la dépense émotionnelle pour se tenir au milieu de tous ces gens.

La détresse monte du fond de mes tripes en rouleau pour s’écraser sur mes voisins immédiats. Les poings enfoncés dans les poches, les ongles creusant déjà des demi-lunes rouges dans mes paumes, je suis figée au bord de la piste. Le nez rivé sur mes chaussures pour éviter les regards, je me déteste. Je me déteste d’être incapable de me défaire du passé. Les autres y arrivent bien. Pourquoi pas moi ?

Puis quelqu’un toque à mon épaule. Il n’y a pas de meilleur mot pour ce contact du bout des doigts, poli presque formel, contre ma clavicule.

— Hé.

Relever un front alourdi par la honte est une tâche compliquée. Cela prend du temps. J’espère un instant que mon interlocutrice s’est découragée, mais pas du tout. À la place, sa volonté d’aider pleut sur mes angoisses jusqu’à les noyer. J’en vacillerais presque. Mon regard accroche un visage souriant aux beaux yeux en amande.

— Ça va mieux ?

Poser la question est inutile, mais j’apprécie quand même l’attention. Les nouvelles générations ont beau employer les mots seulement pour des choses importantes, nous autres, les entre-deux, nous tenons encore aux banalités. Elle n’attend pas la réponse pour me tendre une main de pianiste à la poigne ferme.

— Alicia.

— Océane.

Dans ses yeux, une lueur familière. Son amusement pétille autour d’elle. Je vois venir l’inévitable blague. Depuis que le réchauffement climatique a décongelé le Tardigrada Albus Vexillum pour le déverser dans toutes les eaux du globe entraînant une contamination humaine à grande échelle et les conséquences qu’on lui connaît, tous les prénoms aquatiques sont devenus populaires. Et sujet aux boutades. Au lieu de ça, elle hausse une paire d’épaules étroites.

— On a déjà dû toutes te les faire. Ce serait de la moquerie pas de l’humour. Tu danses ?

D’ordinaire, je refuserais avec une boutade sur mes deux pieds gauches. Mais d’ordinaire les cavaliers potentiels sont presque tous masculins.

— Après toi.

Sans me lâcher la main, elle plonge dans la foule. Les cheveux relevés sur la nuque et la robe dos nu donnent une vue imprenable sur un tatouage résumant notre histoire récente. Une banquise en train de fondre, des fleurs sur le permafrost, un micro-organisme aux airs de drapeau blanc, un brin d’ADN et un symbole de paix. J’ai connu l’Avant et bon débarras semble proclamer le dessin au reste du monde. Je ne peux pas être plus d’accord.

Je suis tellement absorbée par ces détails que lorsqu’elle s’arrête, je manque de la percuter.

— Tu sais surfer au moins ?

Il y a dix ans, cette phrase aurait eu un tout autre sens. Maintenant même un marin d’eau douce comme moi peut s’essayer à la version empathique de ce sport. Il suffit de sortir de chez soi et de se pointer là où il y a du monde. Concerts, spectacles, certains profitent même des embouteillages pour le pratiquer. Le flux émotionnel humain est partout, tout le temps.

— Je travaille pour la télé.

Sous-entendu, je connais mon affaire. La plupart des fléaux de l’Avant ont disparu, mais des accidents arrivent tous les jours. Présenter des informations sans traumatiser mes contemporains est une seconde nature.

— Je suis médecin.

Je retiens mon « oh », mais pas le bouillonnement émotionnel qui l’accompagne. Alicia sourit à nouveau avant de m’entraîner vers le cœur de la place, là où la musique et les émotions sont les plus fortes. Le parfait endroit pour le surf. Loin du bourdonnement tant redouté, disparu lors de la première vague de contamination, le son de la foule est un courant clair de joie, les mains tendues vers le ciel et la pluie. Rien à voir avec le calme minéral du quotidien. Aujourd’hui les gens ont envie de bouger. Leurs émotions combinées tiennent plus du torrent que du lac et j’y plonge pourtant la tête la première.

Avant, nous aurions eu tous du mal à nous caler sur le rythme. Nous nous serions regardés, embourbés dans nos embarras respectifs. Nous aurions esquissé quelques pas timides puis serions retournés nous asseoir par peur du jugement. Aujourd’hui, nous dansons tous ensemble. Et tout ça nous le devons à un parasite.

Par moment, un introverti strie la surface. Fatigue et lassitude. Trop de monde, trop de contacts humains et plus assez d’énergie. Laissez-moi sortir. La mer de corps s’écarte pour s’effacer devant l’autre. Politesse et compassion. Un mot d’encouragement parfois, un sourire toujours. Tôt ou tard, je finirai par les imiter, mais pas tout de suite.

L’horloge annonce midi moins cinq. La musique décroît et sur les écrans géants, plus de bulletins météo, mais une série de dates que nous connaissons par cœur. Les danseurs s’arrêtent un à un, la scène se fige, sauf pour les parents qui soulèvent leurs enfants à mesure que la chronologie se rapproche de 2030. Quand enfin l’année fatidique étale ses dorures pixellisées, certains applaudissent, mais la grande majorité retient son souffle, agrippée aux mots « Abandon des recherches contre l’épidémie d’empathie ».

Ces images d’archive ont fait le tour du monde. Presque autant que le discours de Martin Luther King. Le visage creusé par la fatigue de Furaha Leandres apparaît au premier plan accompagné de la légende « directrice de l’unité de recherche sur l’épidémie drapeau blanc ».

— Écoutez, monsieur le Président parce que je ne me répéterai pas.

Sa voix profonde tremble à peine malgré le manque de sommeil, la pression et l’acte de rébellion qu’elle s’apprête à commettre.

— On a failli foutre en l’air notre planète, on a fait fondre les glaciers, on a même dégommé les putains d’ours polaires. Le drapeau blanc est ce qui pouvait nous arriver de mieux. Le moins qu’on puisse faire, c’est d’essayer de profiter du cadeau qu’ils nous ont fait. Ne me demandez pas de pleurer sur la fin des guerres et la ruine du marché de la vente d’armes. Je ferme l’unité. Je vais chercher un remède au sida. Je vous suggère d’écouter la rue et de vous faire dépister pour la connerie. Paraît que ça se soigne maintenant.

Un tonnerre d’applaudissements ponctue la dernière phrase. L’image du prix Nobel de la paix disparaît devant de nouvelles incrustations. La main d’Alicia cherche la mienne. Je la lui accorde bien volontiers. Un danseur anonyme agrippe l’autre. Sous nos peaux, je peux presque sentir les parasites frémir à l’unisson à la lecture des écrans.

Depuis 2030

Dans le monde :

Conflits armés 0

Attentats 0

Crimes de haine 0

Indice de bonheur planétaire : optimal.

Licence Creative Commons
Et danser sous la pluie de Alizé Gabaude est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

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